Biographie

Depuis 10 ans, Aziz Sahmaoui est le meneur d’une formation, University of Gnawa, qui a pour seule méthode de croiser les matières et de décloisonner les emplois du temps. Ici, les musiques africaines traditionnelles se jouent comme du jazz et s’écoutent comme du rock. La virtuosité des musiciens n’étouffe jamais le message poétique ou politique des chansons. L’apprentissage se fait par la rencontre et le partage, de préférence en dansant. Après trois albums et des centaines de concerts autour du monde, University Of Gnawa passe donc le cap des 10 ans. Retour sur la vie et le parcours d’Aziz Sahmaoui, musicien et poète qui, depuis sa découverte de la richesse des musiques marocaines jusqu’à l’Orchestre National de Barbès en passant par le Joe Zawinul Syndicate, n’a jamais perdu le goût d’apprendre et de transmettre.

  • Tradition

Quand Aziz Sahmaoui évoque son enfance, un souvenir lui revient : alors que son père l’emmène un jour assister au Festival du folklore de Marrakech, doyen des festivals marocains, il est saisi par la beauté de ce qu’il entend. Quel meilleur cadre pour prendre conscience de l’incroyable richesse musicale du pays ? Chaque année, des troupes traditionnelles y affluent pour distiller leur magie : chaâbi, dekka, houara, aayta, musiques berbères et tagnaouit… Ces musiques imprègnent et nourrissent Aziz. Plus tard, il va vivre dans différentes régions du Maroc, ce qui lui permet d’en découvrir un peu plus la diversité. Il passe notamment quelques années en pays berbère, à Inzeguane non loin d’Agadir, puis il séjourne longtemps à Nador. A chaque étape, Aziz comprend et apprend les mille et un secrets de ces musiques. Dès l’adolescence, il crée des groupes et anime des fêtes de familles où les musiciens doivent maîtriser tous les patterns et tous les modes, en fonction des demandes d’un public lui-même expert. Il apprend la science des rythmes composés, quand plusieurs percussionnistes se partagent le même espace : chacun exécute un motif précis, qui, mêlé à celui d’un autre musicien, constitue un tout puissant et groovy. Cette profonde connaissance des rythmes maghrébins sera plus tard l’un des secrets de sa fusion et la source d’une transe qu’il va déclencher aux quatre coins du monde.

  • Pop

Amoureux de la tradition musicale de son pays, Aziz Sahmaoui est aussi fasciné par la pop occidentale. Son premier groupe s’appelle Zriab et explore la pop des années 70. Bassiste et choriste, Aziz reprend les standards de Bob Dylan, Neil Young ou Paul Simon, avec une attention particulière aux harmonies vocales. Dans la tradition nord-africaine, les musiciens jouent et chantent à l’unisson, mais grâce à la pop, Aziz se rend compte que l’on peut former un tout harmonieux avec des notes différentes. C’est également à cette époque qu’il commence à travailler en binôme. Son premier compère, Abbas, est le talentueux guitariste algérien de Zriab.

  • Fusion

A la fin des années 80, après un diplôme de lettres obtenu au Maroc, Aziz pose ses percussions à Paris. Le chemin naturel pour un musicien maghrébin dans la capitale française est bien entendu l’animation de mariages. Comme au pays, ces fêtes familiales sont l’occasion de rencontres avec d’autres musiciens et styles musicaux. Aziz se fait alors remarquer et solliciter par le légendaire groupe marocain Lemchaheb pour quelques concerts en France, ainsi que par la diva Najeth Aatabou. Aziz continue à enrichir sa connaissance du patrimoine musical d’Afrique du Nord au contact d’autres musiciens maghrébins : Youcef Boukella, bassiste du groupe de rock algérien T34 et Larbi Dida, ex-chanteur du mythique groupe de raï-rock Raïna Raï. Les trois hommes seront à l’origine d’une fantastique formation : l’Orchestre National de Barbès.

  • L’ONB

Une ancienne usine désaffectée en banlieue parisienne devient leur terrain d’expérimentation. Djilali, devenu le manager de cette joyeuse bande, a trouvé ce lieu et leur propose d’en faire leur QG. Ils l’appellent « l’ouzine », en hommage à ces ouvriers maghrébins qui les ont précédés pour travailler dans les usines françaises pendant les Trente Glorieuses. L’endroit sert de local de répétition, de studio d’enregistrement, mais également de salle de concert dans un esprit totalement alternatif. Les trois amis, auxquels se sont petit à petit ajoutés d’autres musiciens, comme le batteur Karim Ziad ou Alain Debiossat, saxophoniste du groupe Sixun, inventent leur musique. A la manière des latinos qui ont créé la salsa dans le New York des années 60, la formation mélange les genres musicaux (rock, jazz, reggae), tout en veillant à respecter l’esprit des musiques traditionnelles, leur principale source d’inspiration.

L’époque est à l’ouverture et la jeunesse « emmerde le Front National ». Des français de toutes origines se presse aux concerts de l’ONB pour se déhancher sur des rythmes kabyles, chaâbi, raï et bien entendu gnaoui. L’Orchestre National de Barbès, soudé autours du binôme Youcef Boukella-Aziz Sahmaoui, rencontre bientôt un succès international. Ces années d’intense créativité sont marquantes et formatrices pour Aziz, du point de vue musical et personnel. D’importantes innovations naissent à cette période : les standards gnawas, raï et chaâbi sont désormais structurés comme des chansons pop avec couplets et refrain ; les mélodies traditionnelles sont harmonisées ; des rythmes oubliés du folklore sont ressuscités – comme Alaouiet deviennent des tubes internationaux. Ils innovent en matière d’adaptation des rythmes traditionnels à la batterie ou à la basse et deviennent des pionniers pour toute une génération de musiciens à venir. Le guellal et la basse ne font qu’un ; le bendir se fait entendre entre une cymbale et une caisse claire ; la guitare électrique invite le mondol et le gumbri à partager la scène… La musique est également un vecteur d’affirmation identitaire pour Aziz Sahmaoui : une manière d’appartenir à un ensemble nord-africain ouvert sur le monde, qui n’a pas peur de s’enrichir au contact des autres cultures et de l’enrichir de la sienne à son tour.

  • Vers le jazz

Les années post-ONB portent Aziz Sahmaoui vers le jazz et ses confluents. Il officie tout d’abord au sein du groupe de jazz maghrébin Ifriqya, poursuivant sa complicité avec le batteur Karim Ziad. Il participe à divers albums, dont Maghreb And Friends, qui réunit les meilleurs musiciens d’Afrique du Nord sous l’impulsion du guitariste de jazz N’guyen Lê. Le grand musicien flamenco Niño Josele l’invite également sur son disque, tout comme le groupe de fusion Sixun. Il est aussi sollicité par Michael Gibbs et le WDR big band, pour une série de concerts diffusés en direct à la radio. De ces shows naîtra en 2006 le très bel album Jazz al’arab. Dans les années 2000, une rencontre va changer la vie d’Aziz Sahmaoui : celle avec le pianiste légendaire du jazz-rock métissé Joe Zawinul. Entre 2005 et 2007, Aziz intègre le Joe Zawinul Syndicate, se confronte aux meilleurs musiciens jazz (Scott Henderson, John McLaughlin, Wayne Shorter…) et joue dans le monde entier. La mort de Joe Zawinul en septembre 2007 mettra fin à l’aventure.

  • French Kawa, retour aux sources

Lors d’un concert du Syndicate, Aziz avait fait la connaissance d’un jeune bassiste sénégalais nommé Alune Wade. Les deux hommes s’embringuent en 2008 dans une nouvelle aventure musicale, avec pour QG le French Kawa, un bar du XXème arrondissement de Paris tenu par Djilalli, premier manager de l’ONB. Pendant des mois, ils invitent des musiciens et donnent des concerts improvisés. Ces soirées commencent souvent par des tambours gnawas et se terminent dans la créativité la plus débridée, entre musiques d’Afrique du Nord et d’Afrique de l’Ouest, avec détours vers la pop ou le jazz. Pour Aziz Sahmaoui et Alune Wade, le French Kawa est le berceau agité d’un nouveau groupe : University Of Gnawa.

  • University Of Gnawa, 2011

Produit par Martin Meissonnier, le premier album du groupe sort en 2011 et remporte un succès critique et populaire. Aziz Sahmaoui s’y affirme en tant que leader, mais n’oublie jamais de mettre en avant ses compères. En effet, la réussite de cet album tient beaucoup à la complémentarité et la complicité des instrumentistes et aux nombreuses originalités qu’on y trouve. Aziz Sahmaoui a substitué le n’goni au gumbri afin de le faire cohabiter avec la basse d’Alune Wade. Il a ainsi utilisé des cordes plus épaisses avec un son plus grave, et ne joue pas de cet instrument comme le font les griots d’Afrique de l’Ouest mais plutôt à la manière d’un joueur de gumbri. Un nouveau son est créé, source d’inspiration pour de nombreux musiciens. Ce premier album aussi contient des messages politiques et sociaux. Le Proche-Orient est alors en plein bouleversement. Dans la chanson Maktoub, Aziz chante le triste sort d’une petite Fatima dont la maison est détruite par un bombardement. Loin de toute position manichéenne, il questionne également la culture et la société dont il est issu dans Miskina, ballade qui décrit la vie de ces petites bonnes employées par des familles malgré leur très jeune âge. L’album contient également Kahina, « la sorcière », surnom d’une légendaire reine berbère symbole de résistance et de féminité. Dans ce chef-d’œuvre, dont l’ornement musical habille un texte d’une grande force mystique, Aziz demande : pourquoi ces gens-là nous mentent-ils ? Pensent-ils nous tromper avec leurs slogans ?

  • Mazal, 2014

Après deux années intenses d’une tournée internationale, l’Université retourne en studio. Mazal, second album sorti en 2014 est l’occasion pour Aziz Sahmaoui de s’affirmer d’avantage comme poète et témoin de son temps. Les textes y tiennent une place centrale : personnels (Firdaws), politiques (Une Dune pour deux) ou bucoliques (Yasmine). Pour cette dernière chanson, il compose un flamenco en onze temps et est accompagné par le virtuose Niño Josele à la guitare. Il y célèbre la Tunisie et son Printemps, dont il clame qu’il est éternel et universel, qu’il n’a ni parti, ni race, ni religion. Dans Une Dune pour deux, il nous conte l’histoire de deux voisins qui se disputent les fruits d’un arbre, chacun en revendiquant la propriété. Cette querelle de voisinage leur fait oublier “qu’ils étaient frères et qu’ils ne formaient qu’un”.

Composé en grande partie pendant les Printemps arabes, cet album est traversé par des sentiments contradictoires. La beauté paisible du printemps y côtoie l’anarchie inhérente aux révolutions. D’une querelle de voisinage – on pense ici aux tensions algéro-marocaines – surgissent les liens profonds qui rassemblent, pour peu qu’on sache les cultiver. L’amour, enfin, y occupe une place importante. L’amour de la terre natale dans le titre Mazal ; l’amour lumière, dialogue entre un fils et sa mère disparue dans Firdaws et son orchestration quasi-symphonique, exprimée par les sanglots d’une flûte aux élans mystiques.

  • Poetic Trance, 2019

Au début de l’année 2019 sort le troisième album de University Of Gnawa, pour lequel le groupe retrouve Martin Meissonnier aux manettes de producteur. Son titre résume parfaitement ce qui anime Aziz depuis ses débuts : Poetic Trance. Dans cet album enregistré en studio dans les conditions du live, plus que jamais les mots dansent et la voix (celle d’Aziz et celles en polyphonie de ses musiciens) devient instrument, alors que les parties instrumentales semblent parfois échapper à tout contrôle. Pas de temps perdu ni de temps mort dans Poetic Trance. Dès le premier morceau, Janna Ifrikia, tout est en place et démarre au quart de tour. Le groupe est soudé par l’amitié, le jeu collectif et les kilomètres parcourus en tournée, Aziz est en pleine possession de son art qu’il prodigue en toute confiance. L’énergie du groupe est décuplée et c’est celle de l’espoir. Dix années ont passé depuis les jams du French Kawa, et le meilleur est à venir…